Le turc mécanique d’Amazon doit-il tomber en panne ? Controverse sur le travail numérique

Encadrant : Wilfried Coussieu

En 2014, un petit groupe d’activistes diplômés en communication, informatique et IHM – Michael Bernstein, Lilly Irani et Niloufar Salehi – propulsaient « WeAreDynamo.org », une plateforme web indépendante proposant un espace d’expression et une bannière pour les utilisateurs souhaitant contester les conditions de travail du service Amazon Mechanical Turk (AMT).
En effet, depuis 2005, AMT propose à des internautes des offres d’emploi émises par des entreprises sur un modèle de « labor crowdfunding ». Le principe général consiste à réaliser des micro-tâches – appelées HITs, pour human intelligence tasks – en l’échange d’une rémunération calculée au prorata du nombre de HITs effectuées (variant généralement, pour une annonce typique, entre 0,01 et 20 centimes de dollar). Ces tâches, fréquemment qualifiées de « simples », « rapides » et « répétitives », consistent à reconnaitre, traduire et transcrire des morceaux de texte, identifier et classer des sons ou des images, copier et coller des données informatiques, répondre à des sondages, etc. Sur son site, l’objectif du service est résumé en deux lignes : offrir aux entreprises et aux développeurs l’accès à un effectif de travailleurs permanent pouvant réaliser des tâches spécialisées à la demande. Si la taille du service demeure floue et le volume des transactions non communiqué, Amazon met en avant « 500,000 travailleurs provenant de 190 pays ».
Le groupe Dynamo compte à ce jour 542 inscrits. Structuré à la fois comme un site informatif et un wiki, son intention affichée est de « se mobiliser, rassembler et gagner de la masse critique » afin d’ouvrir le dialogue avec les dirigeants d’Amazon et faire valoir leurs droits de prestataires à mi-temps, parfois travailleurs à plein temps ainsi que requérants. Les revendications des turkers interviennent à plusieurs niveaux. Dénonciation de la déréglementation à outrance des coûts du travail, dans la mesure où Amazon ne propose ni contrat, ni salaire minimum ; remise en cause des frais de commission sur les transactions réalisées pour des entreprises tierces pouvant s’élever jusqu’à 40% au profit d’AMT ; ou encore le fait que les turkers n’ont aucune possibilité de recours pour défendre la qualité de leur travail dans le cas de figure où l’entreprise refuse de valider les tâches réalisées, dénotant d’une absence globale de principes déontologiques.
Depuis que la campagne #MTurk a fait front commun sur les réseaux sociaux et que l’affaire a été relayée par la presse internationale, de nombreux questionnements ont émergé. Cette cartographie de controverse répondra à un double enjeu. D’abord, il s’agira d’explorer le turc mécanique d’Amazon en tant que dispositif technique régentant de nouvelles pratiques de travail. On pourra questionner la stratégie du service : comment arrive-t-il à instrumenter l’activité des usagers en tirant parti des technologies numériques, à organiser et gérer l’afflux d’une force de travail par principe délocalisée, avec quels moyens à son bord ? En retour, comment s’organisent de leur côté les participants pris dans ce nouveau mode de production ? Ensuite, il s’agira d’aborder comment le sujet central de la controverse, le travail numérique (digital labor), est en train de se diffuser dans nos sociétés post-industrielles où le travail apparaît comme un moyen de subsistance incontournable, mais aussi souvent comme un lieu de réalisation de soi et une activité régulatrice de l’ordre social (Méda, 2004). Cet aspect sera abordé sous l’angle du traitement médiatique dont l’affaire des « turkers protestataires » a bénéficié dans la presse anglophone et francophone, en retraçant la marche des contestations dans l’histoire d’AMT et le type d’arguments développés au sein de ces débats. Quelles sont les positions défendues par ceux qui promeuvent cette organisation du travail, quels sont les points de désaccord mis en avant par ceux qui en dénoncent les dérives, voire le fondement ?

Liens pour démarrer

“F.A.Q. Amazon Mechanical Turk”

“We Are Dynamo”, Plateforme de revendication des « turkers »

Zawacki Kewin, “Amazon’s Turkers Kick Off the First Crowdsourced Labor Guild”, The Daily Beast, 12.03.2014.

Harris Mark, “Amazon’s Mechanical Turk workers protest: ‘I am a human being, not an algorithm”, The Guardian, 3.12.2014.

Cassely Jean-Laurent, « Le prolétariat du web accède à la conscience de classe et lance sa première action collective pour améliorer ses conditions de travail », Slate.fr, 04.12.2014.

Salehi Niloufar et al., We Are Dynamo: Overcoming Stalling and Friction in Collective Action for Crowd Workers, Stanford University, CHI 2015, April 18 – 23 2015, Seoul, Republic of Korea
Brissey Brian, Interview with Isaac Nichols, “Mechanical Turk Is No Longer a Crowdsourcing Platform”, Zcrowd, 22.07.2015.

Broca Sébastien, Le digital labor est-il vraiment du travail ?, INA Global, 19.1.2016,

Ertzscheid Olivier, « Ubérisation du travail, Mechanical Turk d’Amazon, digital labor : allons-nous vers un nouveau modèle de société ? », INA Global, 19.1.2016,

Bibliographie

CARDON Dominique, CASILLI Antonio, Qu’est-ce que le digital labor ?, Bry-Sur-Marne, INA, 2015.
FRIEDMANN George, Le travail en miettes : spécialisations et loisirs, Bruxelles, Éditions de l’Université de Bruxelles, 1964.
MÉDA Dominique, Le travail, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Que sais-je », 2004.
MÉDA Dominique, VENDRAMIN Patricia, Réinventer le travail, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Le lien social », 2013.
STIEGLER Bernard, La société automatique. 1. L’avenir du travail, Paris, Fayard, 2015.
SCHOLZ Trebor. (dir.), Digital Labor: The Internet as Playground and Factory, Routledge, 2012.