Règles et principes

Le cours Enjeux des TIC  sensibilise à la dimension sociopolitique de la technogie, à l’ère de l’informatique et de la communication.  C’est une occasion de sensibilisation à un vocabulaire minimal de la nouvelle sociologie des sciences et des techniques, l’Actor-Network Theory (Latour 2001), et à la sociologie des affaires, des scandales et des grandes causes (Boltanski et alii 2007).

TROIS CONCEPTS SONT CENTRAUX DANS LA DÉMARCHE et aboutissent à TROIS « RÈGLES DU JEU »:

1 /  Le concept de «société du risque» (Beck 1997): nous vivons dans un monde où les conséquences inattendues de nos actions reviennent au centre de nos vies et « perturbent » un grand nombre de nos actions. L’innovation technique, entre autres, doit prendre en compte cette immersion dans des situations d’incertitude.  Qu’on les appelle « principe de précaution » ou « art diplomatique »,  les compétences de celui ou celle qui veut réussir l’innovation sont désormais de prendre en compte l’hétérogénéité des « attachements » qui relient différents acteurs au monde, et de comprendre cette hétérogénéité à un degré de granularité fin. Ainsi, l’étape de la cartographie des acteurs doit saisir au-delà des grandes catégories banales (industries vs experts vs associations)  quelques « fines différences » entre acteurs a priori similaires. Des différences subtiles mais sur lesquelles ils ont été prêts à entrer en conflit.

2/- Le concept de pluralisme (Walzer, 1995): les sociétés démocratiques se sont construites sur le principe de l’indépendance entre un certain nombre de « sphères » séparées. Les acteurs économiques sont différents des élites politiques. L’autorité politique est fondée sur une séparation des pouvoirs entre exécutif, législatif, et judiciaire.  Les scientifiques ne sont pas soumis à une vérité d’Etat. Les artistes sont libres. Les médias constituent un contre-pouvoir.  Le numérique est une poche d’air pour ceux qui n’ont pas accès au monde éditorial. Certes, la réalité transige avec ce principe, qui reste néanmoins une visée. De ce fait, une controverse, un problème public, circule dans des domaines séparés, et ses termes,  ses mots-clefs, se modifient au gré de ces changements d’arènes. Par conséquent, par des méthodes d’analyse contrastive, les études de controverse  doivent amener à voir les différentes « aspects » que prend la controverse en passant entre ces différentes zones.

3/ Objectivité: bien souvent, les « humanités » qu’on enseigne à l’école, appellent à l’épanouissement de points de vue personnels de celui qui écrit sur un sujet.  Au contraire, dans une étude de controverse, il est important de dominer durant l’enquête ses émotions primaires,  ou ses préjugés. Et de viser une objectivité, mais une objectivité élargie ou « de second rang ». Elle consiste à savoir passer d’énoncés flottants à des énoncés situés, le passage d’une étape à l’autre consistant à rapporter les points de vue aux identités des acteurs qui les énoncent. Elle consiste à préciser les rapports de force entre les différents jeux d’arguments. Elle consiste surtout à indiquer  les « éléments de preuve » sur lesquels s’appuient les défenseurs de tel ou tel point de vue concerné.  Il s’agit d’être attentif aux instruments utilisés pour extraire des informations sur la réalité.

 

LEXIQUE COMPLEMENTAIRE:

•    Controverse: on peut entendre ce mot dans un sens très large: il désigne toute situation de conflit entre deux ou plusieurs acteurs experts de plusieurs types, qui échangent des arguments et s’engagent en même temps dans un rapport de forces; leurs interventions dans le débat modifient la réalité des objets techniques.

•    DébatLe « différend » entre les parties est mis en scène devant un public, tiers placé dès lors en situation de « juge ». Pour approfondir

•    Acteurs : du fait de la participation encouragée des non-spécialistes dans les choix techniques (« démocratie scientifique »), de la perception de nouveaux risques (« principe de précaution »), et de l’essor de pratiques de contre-expertise, les citoyens ordinaires s’invitent de plus en plus dans les discussions technologiques. Les riverains ont la parole pour contester les propositions des experts ; des groupes sociaux impactés se structurent institutionnellement pour faire entendre leur voix (sous  la forme d’associations familiales, par exemple) ; les utilisateurs ont leur  mot à dire en amont d’innovations qui sont de plus en plus « ascendantes », et interviennent à côté des concepteurs; des amateurs, des hackers détournent les innovations, ou en infléchissent les fins. Ces nouveaux acteurs se font entendre, à côté des industriels qui de plus longue date sont organisés en groupes de pression ou de normalisation; il y a aussi le plus souvent des experts qui publient sur le sujet (scientifiques); et des régulateurs (à diverses échelles qui peuvent être d’ailleurs en conflit) enfin, qui essaient d’arbitrer et de recommander. La notion d’acteur doit être comprise comme désignant toute entité qui contribue à redéfinir l’innovation. Le plus souvent, ce travail de redéfinition suppose un regroupement sous une forme institutionnelle, pour maximiser les chances d’être entendu. Mais un individu isolé, s’il passe à la télé ou est fortement médiatisé, peut aussi être un acteur.  Les êtres naturels sont uniquement des acteurs lorsqu’ils ont une « vie propre »; dans la controverse sur l’Arctique, la « dorsale de Lomonossov » est un « acteur ». Les « acteurs » ont une dimension vivante et font évoluer la controverse.

•    Points saillants, points chauds, crises : lorsqu’ils s’affrontent ou s’opposent, les acteurs cristallisent leur affrontement sur des points précis. Ainsi, dans la controverse sur le « plagiat scolaire», un affrontement porte sur le type de sanction à apporter à ces pratiques : faut-il appliquer une « note infâmante » (un marqueur qui suivra l’élève dans sa scolarité) ? Dans la controverse sur les « jeux d’argent responsables», un débat porte sur le « taux de retour », plafond autorisé de reversement des mises au-delà duquel se déploient des effets addictifs ? Un autre porte sur la composition de la commission ARGEL qui délivre les licences (quelle place donner aux représentants des utilisateurs? aux psychologues?). Ces affrontements sont plus ou moins « chauds » selon l’émotion qu’ils suscitent et selon qu’ils traversent ou pas les médias, le grand public, l’opinion courante. Parfois, des événements extérieurs émergent (accident, résultats scientifiques) qui forment aussi  des points saillants autour desquels se réorganise, sur une période de temps limitée, le débat. Quand un grand nombre d’acteurs se remobilise, cela provoque une « crise ».

•    Principe de symétrie : contrairement à des modèles déterministes de conception des rapports entre la science, la technique et la société, le but de l’approche « symétrique » est de décrire comment les parties concernées par une innovation modifient la réalité des objets techniques et sont modifiées par elles. Le postulat est fait qu’il y a autant d’incertitude sur l’évolution des objets techniques que sur les contours des configurations d’acteurs.