Le cours Enjeux des TIC sensibilise à la dimension sociopolitique de la technique, spécialement des technos de communication et d’information. C’est une occasion de sensibilisation à un vocabulaire minimal de la nouvelle sociologie des sciences et des techniques, l’Actor-Network Theory (Latour 2001), et de la sociologie des affaires, des scandales et des grandes causes argumentatives ou politiques (Boltanski et alii 2007).
• Controverse: on peut entendre ce mot dans un sens très large: il désigne toute situation de conflit entre deux ou plusieurs acteurs de plusieurs types, qui échangent des arguments et s’engagent en même temps dans un rapport de forces ; les interventions dans le débat sur l’innovation modifie la réalité des objets techniques.
• Débat: Le « différend » entre les parties est mis en scène devant un public, tiers placé dès lors en situation de « juge ». Pour approfondir
• Acteurs : du fait de la participation encouragée des non-spécialistes dans les choix techniques (« démocratie scientifique »), de la perception de nouveaux risques (« principe de précaution »), et de l’essor de pratiques de contre-expertise, les citoyens ordinaires s’invitent de plus en plus dans les discussions technologiques. Les riverains ont la parole pour contester les propositions des experts ; des groupes sociaux impactés se structurent institutionnellement pour faire entendre leur voix (sous la forme d’associations familiales, par exemple) ; les utilisateurs ont leur mot à dire en amont d’innovations qui sont de plus en plus « ascendantes », et interviennent à côté des concepteurs; des amateurs, des hackers détournent les innovations, ou en infléchissent les fins. Ces nouveaux acteurs se font entendre, à côté des industriels qui de plus longue date sont organisés en groupes de pression ou de normalisation; il y a aussi le plus souvent des experts qui publient sur le sujet (scientifiques); et des régulateurs (à diverses échelles qui peuvent être d’ailleurs en conflit) enfin, qui essaient d’arbitrer et de recommander. La notion d’acteur doit être comprise comme désignant toute entité qui contribue à redéfinir l’innovation. Le plus souvent, ce travail de redéfinition suppose un regroupement sous une forme institutionnelle, pour maximiser les chances d’être entendu. Mais un individu isolé, s’il passe à la télé ou est fortement médiatisé, peut aussi être un acteur. Les êtres naturels sont uniquement des acteurs lorsqu’ils ont une « vie propre »; dans la controverse sur l’Arctique, la « dorsale de Lomonossov » est un « acteur ». Les « acteurs » ont une dimension vivante et font évoluer la controverse.
• Points chauds : lorsqu’ils s’affrontent dans l’espace public, les acteurs cristallisent leur affrontement sur des points précis du dispositif, que l’on peut appeler des « points chauds ». Ainsi, dans la controverse sur le « plagiat scolaire», un affrontement porte sur le type de sanction à apporter à ces pratiques : faut-il appliquer une « note infâmante » (un marqueur qui suivra l’élève dans sa scolarité) ? Dans la controverse sur les « jeux d’argent responsables», un débat porte sur le « taux de retour », plafond autorisé de reversement des mises au-delà duquel se déploient des effets addictifs ? Un autre porte sur la composition de la commission ARGEL qui délivre les licences (quelle place donner aux représentants des utilisateurs? aux psychologues?). A d’autres moments émergent des événements (accident, résultats scientifique) qui forment aussi des points saillants autour desquels se réorganise, sur une période de temps limitée, le débat.
• Epreuve de réalité: L’étude d’une controverse « socoi-technique » doit savoir se focaliser sur les « points chauds» de celle-ci, comme on l’a vu. Ces points saillants sont des lieux de « cristallisations » d’énoncés, de polémiques, autour desquels se redéfinit la réalité et est mis à l’épreuve l’objet innovant. Sous cette dimension, les polémiques et les « points chauds » constituent des épreuves de réalité.
• Qualification : les positions dans une controverse sur une innovation sont constituées en tentant de mobiliser des preuves et en pointant des valeurs. Ainsi les argumentations associent des opérations de mise à l’épreuve de la réalité des objets techniques (qui vise à préciser ce qu’ils sont vraiment) et des opérations de qualification où l’usage des objets techniques est rapporté à des valeurs, soit pour les louer, soit pour les dénoncer. L’innovation est rapportée à des valeurs. La liste des valeurs est à définir, pour chaque cas. Sécurité, Liberté, Egalité, sont des valeurs souvent rapportées. Par exemple, dans la controverse sur les antennes d’opérateurs mobiles, les adversaires pointent une discrimination contre les « cabossés des ondes », qu’ils tentent de prouver scientifiquement. Ils invoquent ainsi une valeur d’égalité pour dénoncer l’innovation.
• Grands principes : Chaque controverse soulève des arguments qui invoquent des grandes valeurs appelées principes. La plupart des controverses innovations dans les TIC mobilisent des grandes valeurs comme: le principe de liberté, le principe d’efficacité, le principe de confort, le principe de sécurité, le principe de communication, le principe de dignité humaine. On pourra situer les valeurs avancées à l’intérieur de cette gamme de principes. On pourra opposer des valeurs à des « grandeurs » (Boltanski et Thévenot 1991). Une controverse peut être appelée « débat » à partir du moment où elle est relayée en partie dans des médias grand public qui vont relayer ces désaccords entre valeurs.